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3. Conception de l'enseignement du savoir nager
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La conception de l'enseignement de la natation varie considérablement selon les auteurs, mais elle s'articule autour de quelques axes majeurs : la nature du "savoir nager", l'efficacité des méthodes pédagogiques, le rôle de l'environnement, et la prise en compte de l'individu et de ses émotions.
Voici les différents éléments de réponse et les notions importantes avancées par les auteurs :
1) La conception globale et contextualisée du Savoir Nager
Une notion récurrente est que le savoir nager ne se limite pas à la performance sportive ou à l'accomplissement d'un test minimal (comme la SNS), mais doit être envisagé de manière holistique et contextualisée.
1. Le Savoir Nager global et évolutif :
◦ Le savoir nager est une compétence globale qui s'apprend et peut se perdre tout au long de la vie.
◦ Il est fortement dépendant et imprégné du milieu dans lequel on se trouve. Il ne s'agit pas de savoir nager seulement dans un univers (la piscine), mais dans différents environnements.
◦ La SNS (attestation du Savoir Nager Sécuritaire) est considérée comme un minimum ("le lire, écrire, compter" du savoir nager) qui doit être dépassé. Un savoir nager de niveau 2 ou 3 permettrait d'explorer des milieux plus incertains et plus "exaltants".
2. L'engagement et la connaissance de l'environnement :
◦ Le savoir nager, c'est être capable de s'engager ou de renoncer.
◦ Il implique de savoir se connaître et de savoir connaître l'environnement dans lequel on va s'engager.
◦ La capacité à nager des distances importantes en piscine (comme les nageurs de club surentraînés) ne garantit pas la sécurité en milieu naturel (comme à 5 km des côtes), où la désorientation, le stress ou l'aquaphobie peuvent engendrer des risques de noyade.
3. La nécessité du milieu naturel :
◦ Plus de 50 % des noyades se déroulent en milieu naturel. Il est donc important de réfléchir à confronter le nageur au milieu naturel (lacs, rivière, mer), idéalement dans des lieux sécurisés et surveillés.
◦ Confronter le nageur au déterminisme du milieu aquatique permet de transférer les acquis à une multitude d'environnements.
2) L'approche pédagogique et didactique
Les méthodes d'enseignement sont sujettes à débat, mais un point central est le refus du dogmatisme et la recherche de l'efficacité.
1. Le refus du dogme et l'humilité :
◦ Il est crucial d'être humble face aux méthodes.
◦ Toutes les méthodes sont bonnes si elles respectent l'intégrité, les émotions et la sécurité de l'apprenti, et si l'efficacité est au rendez-vous.
◦ Il faut refuser les conceptions dogmatiques, telles que l'interdiction systématique du petit bassin ou du matériel.
◦ Une vérité scientifique ou pédagogique n'est vraie que jusqu'à ce qu'une nouvelle vérité vienne la remplacer.
2. L'efficacité et la structuration :
◦ L'enseignement doit être jalonné de rendez-vous (tests de sauvetage, 400 crawl, etc.) fixés en fonction du contexte (durée des cycles, nombre d'élèves, niveau de pratique).
◦ Les propositions pédagogiques doivent être justifiées scientifiquement par rapport aux connaissances biomécaniques, hydrodynamiques ou physiologiques.
3. Le débat sur la profondeur et le matériel :
◦ Certains auteurs (Mathias Magnain, Cyril Albertini) sont ardents défenseurs de la grande profondeur et du sans matériel. Leur argument est d'éviter de biaiser ce que l'enfant pourrait ressentir et de lui faire prendre conscience de l'espace, car le matériel de flottaison (prothèses matérielles) peut amener un biais difficile à déconstruire par la suite.
◦ D'autres (Patrick Pelayo, Didier Chollet, Serge Durali) considèrent que refuser l'usage du matériel ou de la petite profondeur est absurde ou dogmatique, surtout si ces outils permettent d'atteindre l'efficacité dans un contexte contraint.
◦ Une approche intermédiaire propose de travailler avec et sans matériel ou d'utiliser le matériel comme une transition vers le milieu profond.
4. Séquentialité et individualisation :
◦ L'enseignement est souvent vu comme une succession de passages obligés (étapes par étapes) pour résoudre des problèmes (immersion, bascule, glisse, appuis, coordination, respiration).
◦ L'œil de l'enseignant est très important pour repérer le niveau de compétence de l'élève et proposer le contenu adapté. Si un élève a déjà résolu les étapes de l'immersion (sauter, s'immerger, remonter), on ne lui proposera pas les contenus de la première étape.
◦ L'efficacité passe par la différenciation et l'individualisation. Il faut prendre en compte les besoins différents de chaque individu.
5. Les méthodes d'apprentissage : Massé vs. Distribué :
◦ Le problème des méthodes est lié à l'évaluation. L'apprentissage massé donne des résultats immédiats extraordinaires, mais il y a une déperdition importante un an après.
◦ La méthode distribuée est plus efficace à long terme. L'idéal, bien que difficile à réaliser, serait de démarrer par un stage massé puis de distribuer les apprentissages (appelé "piqûres de rappel").
◦ La régularité ou récurrence des moments d'apprentissage semble plus intéressante qu'une séance toutes les deux semaines.
3). L'apprentissage émotionnel et la confiance
L'apprentissage est indissociable de la dimension psychologique, de l'émotion et de la sécurité.
1. La confiance comme déclencheur :
◦ La confiance en soi de l'élève est un passage de Rubicon. Elle passe forcément par la compréhension que l'eau nous remonte à la surface et qu'elle va "nous sauver".
◦ La première chose est de mettre l'enfant en confiance.
◦ Cette confiance doit être un vécu en acte ressenti par l'élève, et non de simples paroles ou promesses de l'enseignant.
2. L'engagement et le plaisir :
◦ L'engagement de l'élève en termes d'envie et de plaisir ressenti est une condition fondamentale pour déclencher le savoir nager (aspect motivationnel).
◦ L'activité doit comporter une part importante d'activité libre et ludique.
3. L'analyse des "Nœuds" pédagogiques :
◦ Il faut s'intéresser aux non nageurs pour identifier les "nœuds" ou les problématiques qui bloquent les apprentissages.
◦ Contrairement à une idée répandue, les premières problématiques mises en avant par les élèves sont avant tout pédagogiques et didactiques (32-34 %), tandis que les traumatismes (observés, vécus ou transmis) arrivent en deuxième position (environ 27 %).
4. La maîtrise des fondamentaux :
◦ Une étape charnière (la "pierre angulaire") est la remontée passive (ou l'impossibilité de rester en apnée inspiratoire poumons pleins), qui permet à l'élève de prendre conscience qu'il flotte.
◦ Il faut acquérir des habilités de base indispensables rapidement (mettre la tête dans l'eau, souffler dans l'eau).
4) Les conditions et l'égalité d'accès
L'enseignement de la natation est aussi une question de système éducatif et de ressources.
1. L'égalité des chances :
◦ L'enseignement devrait perdurer dans le curriculum de la maternelle à la terminale.
◦ L'école gratuite a un rôle de rattrapage face aux inégalités sociales d'accès au savoir nager, car le coût des séances hors école crée des inégalités dès le plus jeune âge (dès 6 mois).
2. Les contraintes et le corpus didactique :
◦ La réalité de l'enseignement est soumise à des contraintes de temps et de fréquence extrêmement limitées.
◦ Malgré ces contraintes, il existe un corpus de connaissances didactiques avec des contenus hiérarchisés et des démarches multiples, que les professionnels doivent s'approprier pour être efficaces.
3. Innovation et créativité :
◦ Il est important de penser autrement et d'être créatif si l'accès aux milieux naturels est impossible. Par exemple, nager sans voir (réduire le visuel), travailler les sensations et les perceptions (tactile), ou nager à l'envers (pieds en avant) pour augmenter le panel d'habilités motrices.
◦ L'apprentissage indirect, par l'utilisation de supports comme le surf ou d'autres matériels de déplacement, peut amener des acquisitions qui se transfèrent dans le savoir nager sans matériel.
En synthèse, la conception idéale de l'enseignement de la natation est un processus non dogmatique, fortement individualisé et contextualisé, qui utilise des méthodes structurées et scientifiquement justifiées, visant à développer la confiance de l'élève par l'expérience concrète de la flottabilité, et ayant pour objectif ultime l'acquisition d'un savoir nager suffisamment complexe pour garantir la sécurité et l'engagement dans une diversité d'environnements aquatiques.
"On pourrait comparer la construction du savoir nager à la construction d'une maison dans différents types de terrain : il faut d'abord s'assurer que les fondations (la confiance, la compréhension de la flottabilité, l'immersion) sont solides, tout en s'adaptant à la nature du sol (le milieu, le contexte, les besoins individuels de l'élève)". Il serait absurde d'utiliser la même technique de construction pour une maison sur pilotis au bord de l'eau et pour une maison en pleine terre, de même qu'il est absurde de s'enfermer dans une seule méthodologie ou de refuser les outils adaptés à un contexte donné.
